KESSLER Jean Michel, guillotiné le 27 novembre 1793

Jean Michel KESSLER est l'un de mes lointains parents du côté de ma mère née KESSLER Joséphine. Son histoire est intéressante car il fut victime d'Euloge SCHNEIDER, l'un des plus terribles tortionnaires de cette période sombre de la Révolution française. Il fut également la victime innocente également, comme le furent des milliers d'autres durant la Révolution, de l'obscurantisme et du terrorisme révolutionnaire français.  

Cette plaque commémorative se trouve dans l'un des murs intérieurs de l'église de Gresswiller en Alsace. (le 27/11 et non le 18/11)

 



JEAN MICHEL KESSLER

 

Jean-Michel KESSLER est né à ROSENWILLER en 1733 et mort guillotiné le 27 novembre 1793 à GRESSWILLER à l’âge de 60 ans. Il fut la victime innocente comme des milliers d’autres du fanatisme révolutionnaire de cette terrible période appelée « la Terreur » qui dura jusqu’en 1794 et qui guillotina à tour de bras tout ce qui était susceptible de s’opposer à la tyrannie de cette triste période la la Révolution Française.   

 

 

 

KESSLER Michel dit le « Pilon

ou la « jambe de bois ».

Guillotiné pour sa foi,

le 27 novembre 1793 à MUTZIG 

 

 

Comme au temps déjà de la Révolution française, le dimanche fait aujourd’hui à nouveau l’objet d’attaques en règle. A l’époque c’était pour des raisons politiques, aujourd’hui ça l’est pour des raisons financières. Jadis mourut un martyr alsacien prénommé Michel KESSLER originaire de Gresswiller en Alsace,

pour le maintien du dimanche.

 

 

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EULOGE SCHNEIDER

 

UN JACOBIN DE FRANCONIE

 

Jean Georges dit Euloge Schneider, né à Wipfeld, près de Schweinfurt, en 1756, entra dans l’ordre des Franciscains en 1777. Il fut prédicateur à la cour du duc de Wurtemberg, puis en 1789, professeur de philosophie et de littérature à l’université de Bonn. Enthousiasmé par la Révolution française, il vint s’installer à Strasbourg où il devint vicaire de l’évêque constitutionnel Brendel. Remarqué par le club des Jacobins, il fut élu maire de Haguenau en 1792. Il organisa un réseau constitué de prêtres défroqués, les Schneidériens, venus comme lui d’Allemagne. Il pratiquait des réquisitions forcées, levait des taxes sur les riches, infligeait des amendes et exposait les contrevenants à la vindicte publique. En 1793, il fut nommé accusateur public auprès du tribunal révolutionnaire du Haut-Rhin. Il fit régner la terreur dans sa circonscription par ses cruautés et son arbitraire au point que Saint-Just fut envoyé en Alsace pour mettre fin à ses exactions. Entre octobre et décembre 1793, 25 personnes seront guillotinées par lui, dont KESSLER Michel de Gresswiller, et le pasteur Jean-Jacques FISCHER de Dorlisheim. Il fut arrêté à Strasbourg dans la nuit du 12 au 13 décembre ainsi que ses principaux collaborateurs. Il sera exposé publiquement sur l’échafaud puis ramené à Paris pour y être exécuté, guillotiné à son tour le 1 avril 1794. Charles Nodier qui avait été confié par son père à ce sinistre personnage, au demeurant érudit, pour qu’il lui enseignât le grec, retrace son portrait dans ses Souvenirs sur la Révolution et l’Empire.

 

 

Euloge SCHNEIDER fut à son tour guillotiné à Paris le 1er avril 1794

Extrait du roman:

LE MARTYR DE GRESSWILLER

Durant ce même mois, le 12 novembre 1793, en pleine période de Terreur révolutionnaire, alors qu’autour de Gresswiller la population était inégalement partagée entre une minorité de patriotes et un très grand nombre de contre-révolutionnaires, le ciel de chargea de gros nuages noirs annonciateurs de tempête, qui s’amoncelèrent au-dessus du Felsbourg à l’entrée de la vallée de la Bruche. La tempête qui était sur le point de se déclencher ne concernait pas que le temps, mais aussi les événements qui allaient se dérouler dans la petite ville de Mutzig.

Un mois auparavant les révolutionnaires fanatisés du Comité de Salut Public avaient fait guillotiner la reine Marie-Antoinette, l’épouse de Louis XVI, lui-même guillotiné en janvier de la même année. Lorsque sa tête fut fièrement brandie par l’accusateur qui en attendait des cris de joie, la foule resta silencieuse puis se dispersa. Nombreux étaient ceux qui n’adhéraient pas aux excès sanguinaires des révolutionnaires, mais à cause du climat de terreur qui régnait dans le pays, ils n’osaient pas afficher leur désapprobation.

A Gresswiller, le fanatisme révolutionnaire de quelques patriotes illettrés au service d’une idéologie utopique et inhumaine, allait broyer une autre victime, bien moins illustre celle-là, mais tout aussi innocente. Plongé dans l’obscurantisme sanguinaire du Comité de salut public, le pays fut sillonné par une armada d’accusateurs publics endoctrinés et manipulés, qui exercèrent la plus impitoyable des vengeances à l’encontre d’un clergé et d’une religion qu’il avait décidé d’anéantir. Des hommes tels que Robespierre, St Just ou Danton avaient cru qu’il suffisait de décréter la puissance et la prééminence de la « chose  publique» pour que celle-ci existe aussitôt et soit la référence incontournable de tout un pays, mais l’attachement à l’Ancien Régime était plus profond que cela.

Le citoyen-commissaire Euloge Schneider parcourait les villages alsaciens avec sa guillotine, cet instrument de « normalisation » qui formatait les consciences des gens apeurés, pour inculquer aux paysans encore trop fidèles à leurs traditions, les valeurs de la République, raccourcissant systématiquement toutes les têtes qui dépassaient et qui ne voulaient pas se soumettre à son inexorable tyrannie. Une grande partie de l’élite intellectuelle de notre pays a malheureusement été broyée par cette machine infernale au service d’une idéologie mortifère.

Un petit groupe de patriotes de bonne humeur se dirigeait vers la place du marché de Mutzig, conduits par le veilleur de nuit qui marchait en tête de cortège et brandissait sa canne. Il était accompagné de quelques jeunes garnements passablement éméchés qui chantaient à tue tête le refrain en français : « Ah, ça ira, ça ira…» sans même connaître le sens des mots qu’ils prononçaient.

Loin derrière eux suivait un groupe d’hommes de Gresswiller plus sérieux mais tout aussi déterminés, dont Kessler Jean-Michel. Ils étaient inquiets, car celui qui les avait convoqués avait la réputation d’un monstre qui n’hésitait pas à outrepasser son autorité et raccourcir les têtes qui ne lui plaisaient pas. Le veilleur de nuit de Gresswiller avait annoncé la veille à tous les citoyens de son village que le Commissaire de la République, Euloge Schneider serait présent à Mutzig pour inculquer aux citoyens de Mutzig, Dinsheim et Gresswiller les lois de la République, et leur expliquer notamment le calendrier républicain qu’il trouvait ne pas être suffisamment respecté dans les campagnes. Au mépris en effet de toutes les recommandations et les règles révolutionnaires, on continuait à chômer le dimanche et non pas le décadi, ce jour dédié au symbole athée de la déesse Raison.  Comme instrument de persuasion, le Commissaire de la République se déplaçait avec une machine mise au point par un certain Guillotin, où cliquetait une lame qui, lorsque le soleil s’y reflétait, pouvait aisément persuader quiconque de son efficacité à sectionner proprement les têtes des récalcitrants et à refroidir les ardeurs des plus téméraires.

Le calendrier révolutionnaire avait officiellement remplacé le calendrier grégorien jugé trop chrétien par quelques théoriciens jusqu’auboutistes fanatiquement anticléricaux, mais il n’était guère appliqué dans les campagnes, et encore moins dans les villages de Gresswiller et de Dinsheim. Il ne suffisait pas de poursuivre les prêtres réfractaires, ni de piller et de fermer les églises pour extraire définitivement tout sentiment religieux de la conscience des gens, il fallait aussi leur enlever toute référence à cette religion, or le calendrier grégorien restait la référence religieuse par excellence, celle dont on se servait à chaque instant de l’année. Les habitants ne comprenaient pas pourquoi on voulait leur dicter leur conduite, eux qui avaient toujours été de bons chrétiens, fidèles à leur foi et à leur roi. De quel droit Euloge Schneider et sa bande de jacobins leur imposaient-ils leurs idées en les menaçant de la guillotine s’ils n’obtempéraient pas ?

Depuis qu’il avait perdu une jambe, et bien que marié et père de quatre filles, le Pilon vivait un peu retiré. Il prodiguait à ses voisins des conseils avisés, empreints de la sagesse qu’il puisait dans ses lectures et ses livres de prières. Sa parole avait du poids pour les gens de son village. On allait le consulter lorsqu’une affaire était difficile, et une fois qu’il s’était exprimé et avait donné son avis, l’affaire était en général réglée. C’est un peu grâce à lui que les gens de Gresswiller, hormis le veilleur de nuit et quelques révolutionnaires comme Koehren, Winterberger et le vieux Bildstein,  étaient restés fidèles à leur religion et donc au roi. Tous s’étaient donc tout naturellement regroupés autour de lui dans cette marche vers Mutzig, ils lui faisaient confiance, et attendaient qu’il leur dise comment se comporter face au commissaire.

« Dans le nouveau calendrier comme nous l’a déjà expliqué le curé Jaeger, les républicains ont supprimé le dimanche. Ils veulent faire de nous des païens, or le dimanche est pour nous les chrétiens un jour sacré, il nous éduque dans notre foi, et quiconque le renie, renie sa foi en Dieu ».

Tout au long du chemin, ses amis le harcelaient de questions auxquelles il donnait des réponses avisées, leur laissant ensuite de longs moments de silence pour les approfondir, mais ils ne comprenaient pas toujours son raisonnement. Chacun observait le repos dominical et sanctifiait le dimanche en allant à la messe le matin et aux vêpres l’après midi, mais personne ne s’était jamais posé la question de savoir pourquoi on le faisait. Certains préféraient passer le dimanche après-midi à la taverne plutôt que d’aller aux vêpres, une mauvaise habitude qui n’était cependant courante qu’en ville et pas cours à Gresswiller, ni dans aucun des villages ruraux des alentours.

Certains ruminaient la phrase un peu énigmatique du vieux Kessler disant que « le dimanche nous éduque dans notre foi », mais personne n’osait l’interroger pour ne pas paraître ridicule. Devinant alors leurs pensées, il  leur livra son explication.

« C’est le dimanche que la sonnerie des cloches et les solennités de la liturgie plongent notre cœur dans une sainte atmosphère. A l’office dominical on écoute la parole de Dieu, mais aussi la voix de l’Eglise. Cela nous permet de nous sentir membres de cette Eglise à laquelle nous devons obéissance ».

Ses amis étaient subjugués par tant de science, et se trouvèrent revigorés, fiers d’être chrétiens et de posséder une richesse que des êtres sous l’emprise du démon, voudraient leur enlever par la contrainte.

« On ne les laissera jamais nous enlever notre religion, fanfaronna le plus téméraire, ils devront auparavant nous passer sur le corps ! »

« Facile à dire, lui répondit le Pilon la lippe dubitative, mais pas facile à tenir ! Serais-tu prêt à leur tenir tête s’ils pointaient leur fusil sur toi ? » 

Soudain retentit une forte clameur qui l’interrompit dans ses explications. Ses amis se mirent en colère, ils ne comprenaient pas la raison d’un tel vacarme, et se demandaient qui pouvait bien les déranger de la sorte. En voyant que c’était les gamins autour du veilleur de nuit qui hurlaient ainsi, ils secouèrent la tête en signe de désapprobation. Le veilleur de nuit avait en effet reçu de la part d’un patriote, une pièce d’argent pour aller acheter de l’alcool et saouler les jeunes pour qu’ils braillent dans la rue et soient la honte du village.

« Quelqu’un veut bien faire taire cette bande de garnements, fit le Pilon en colère ?  Si j’avais encore me deux jambes, je le ferais moi-même ! »

Alors deux de ses compagnons coururent au-devant d’eux, ils arrachèrent au veilleur de nuit sa canne, et s’en servirent pour frapper ces jeunes écervelés et leur asséner quelques coups bien placés pour les faire taire.

« Vous n’êtes que des misérables gredins ! »

Puis ils s’en retournèrent auprès du Pilon, en répétant en chœur : 

« Nous ne nous laisserons pas prendre le dimanche, au diable le décadi ! »

A l’entrée de Mutzig ils furent rejoints par d’autres paysans en provenance de Dinsheim, convoqués eux-aussi à Mutzig pour écouter la « sagesse républicaine » proclamée par Euloge Schneider. Mais ils n’étaient pas aussi unanimes dans leurs opinions. Les uns criaient : « Vive la liberté ! », les autres juraient et appelaient toutes les malédictions du ciel sur ce  Schneider et ses tristes comparses.

« Ne jurez pas, les réprouva le vieux Kessler, et ne prononcez pas de malédictions, jurer et maudire sont des péchés. Laissez-les croire ce qu’ils veulent, mais vous, restez tout simplement fidèles au dimanche. S’ils préfèrent le décadi, eh bien soit ! »

Lorsqu’ils arrivèrent enfin sur la place du marché de Mutzig celle-ci était déjà pleine de monde. Le siège du citoyen-Commissaire Schneider était installé sur une estrade, mais lui était encore dans l’auberge d’à côté. Des drapeaux rouge flottaient au vent et des cavaliers en armes veillaient au pied de la tribune. De jeunes garçons avaient grimpés sur la fontaine pour avoir une meilleure vue sur le spectacle, et d’autres tentaient de se frayer un passage à travers la foule en sifflotant des airs révolutionnaires. La tension était palpable car la terrifiante guillotine que les gens apercevaient pour la première fois, se trouvait juste derrière l’estrade, bien visible par tous. Elle était opérationnelle, la lame coincée entre les deux montants, prête à s’abattre pour couper le cou d’un aristocrate ou d’un contre-révolutionnaire. Elle attisait la curiosité de quelques jeunes garçons qui n’hésitèrent pas à y grimper pour l’observer de plus près.

Dans cette République, la guillotine était dans l’ombre de chaque énoncé de loi et de chaque citoyen-commissaire. C’était devenu l’oriflamme, le sceptre avec lequel les républicains voulaient imposer la liberté, l’égalité et la fraternité. Cette conception des trois « vertus » de la République était pour le moins surprenante, car s’il était besoin pour que les citoyens y adhèrent, de s’armer d’un engin de mort aussi effroyable, quelque chose n’était pas honnête ni conforme aux promesses, et cela n’incitait pas les paysans à devenir patriotes. Chacun avait compris que ces trois mots n’avaient pas le même sens selon que l’on soit patriote ou contre-révolutionnaire, et que si la différence résidait dans l’emploi de la guillotine, il valait mieux être dans le camp de ceux qui ne l’utilisaient pas.

Il faisait froid car c’était le mois de novembre. Sur la place du marché les gens attendaient, les yeux rivés sur les fenêtres ouvertes du restaurant de « la poste » d’où s’échappaient des bribes de conversations mais aussi et surtout des cliquetis de verres qui s’entrechoquaient. Dans cette auberge, étaient attablés Euloge Schneider, le commissaire-citoyen, les membres du tribunal révolutionnaire, les officiers, les gendarmes et les cavaliers. Tous trinquaient à la santé de la Nation sans même penser à payer la note de la beuverie à l’aubergiste dont ils vidaient les meilleures bouteilles. Il est vrai que la Nation avait tous les droits, elle pouvait donc se permettre de boire sans payer. C’était en tout cas ce que faisaient ces citoyens zélés qui, en redressant les pointes de leurs bonnets et les cols montants de leurs vestons où ils cachaient leurs mentons fraîchement rasés, avaient une conception bien étrange des devises de la République. Avec ses joues charnues, ses énormes lèvres rouges de bombance, la tête largement couverte par ses cheveux et son chapeau noir, Schneider était le pire de tous ces profiteurs qui trinquaient à la santé de la Nation. Il tripotait le pistolet qu’il portait dans la large ceinture enroulée autour de son ventre, et son arrogant embonpoint était comme un affront à l’inquiétude des gens. Au bout d’un moment il passa enfin la tête par la fenêtre et demanda sur un ton autoritaire :

« Les gens de Dinsheim et de Gresswiller sont-ils arrivés ? »

« Oui, lui répondit le veilleur de nuit ! »

Ce dernier s’avança alors vers la fenêtre, enleva humblement sa toque de fourrure et fit devant  le citoyen Schneider une profonde révérence comme s’il s’agissait d’un noble.

« Valet d’aristocrate, l’apostropha le commissaire qui visiblement n’appréciait pas ce geste de l’Ancien Régime, laisse de côté ce cérémonial ! »

« Mais … bredouilla le veilleur de nuit, je… » 

« Il n’y a pas de mais qui tienne, l’interrompit l’accusateur, tu es un citoyen libre comme moi, garde ta tête droite sinon je te la coupe, Ha, Ha, Ha ! »

Le veilleur de nuit se redressa aussitôt et se tint droit comme un cierge, il était pâle et tremblait comme une feuille.

« Monsieur le citoyen-commissaire, bredouilla-t-il, il y a des contre-révolutionnaires  parmi nous, le pilon, enfin, je voulais dire, le citoyen Kessler est l’un d’entre eux ! »

Schneider qui avait souvent déjà entendu des traîtres lui être dénoncés, fut curieusement dégouté par les propos du veilleur. Comme si la vie d’un homme soudain lui importait. Il n’écouta que d’une oreille distraite ce qu’il lui disait, et lui ordonna de sonner la cloche pour annoncer le commencement de la cérémonie. Il parlait bien sûr de la cloche de l’hôtel de ville, la dernière qui existait encore dans tout Mutzig.

Les citoyens de Mutzig étaient hésitants, il y avait davantage de contre-révolutionnaires que de patriotes. Ils se rassemblèrent néanmoins tous sur la place du marché. Dans les ruelles, le sourd tintement de la cloche faisait l’effet d’une sonnerie d’enterrement. Parmi la foule, seuls les patriotes se réjouissaient de la présence de Schneider, une sommité révolutionnaire, un personnage d’une très grande importance puisqu’il avait droit de vie et de mort sur n’importe quel citoyen. Ils se frayèrent donc un chemin au milieu de la foule et se placèrent devant la tribune, parmi eux, le coutelier et le serrurier qui provoquèrent par leurs regards menaçants l’inquiétude des gens de Mutzig.

Euloge Schneider apparut enfin et gravit d’un pas décidé les marches de l’estrade sur laquelle avaient déjà pris place, le tribunal révolutionnaire, et les officiels. Malgré la foule immense qui était venue écouter ce que ce sinistre personnage avait à dire, un silence pesant s’empara de la place du marché, on n’entendait que le clapotis de l’eau de la fontaine située au milieu. Des mâts se dressaient tout autour de la place où flottaient les drapeaux rouges qui y étaient suspendus, seuls signes de vie visibles au milieu de ce silence de mort.

Ceux qui étaient venus pleins de courage et de détermination, décidés à dire tout haut ce qu’ils pensaient du calendrier révolutionnaire et des patriotes, en voyant la lame affutée et brillante de la guillotine, virent leur courage s’évanouir comme par enchantement. Plus d’un se palpa le cou pour se rassurer que le couteau ne l’avait pas encore tranché. Il n’y a aucun courage à être téméraire lorsqu’on est loin du danger, chacun en est capable, mais oser affirmer ses convictions au milieu d’une foule morte de peur et devant celui qui a sur vous pouvoir de vie et de mort, est beaucoup plus difficile, et seuls les plus déterminés ou ceux qui ne craignent pas la mort osent le faire.

Debout sur l’estrade, les jambes écartées bien plantées au sol, avec dans le regard la suffisance d’un ignare et la condescendance de celui qui détient une parcelle de pouvoir, le citoyen-commissaire Schneider fixa durant de longues minutes la foule apeurée. La plume d’autruche flottait à son chapeau noir à larges bords et sous ses yeux sombres brillants de malice, son sourire trahissait une joie dominatrice qu’il n’allait pas tarder à se manifester. Lorsqu’il eut fini de toiser la foule, il prit la parole :

« Vous les bourgeois de Mutzig, vous êtes des aristocrates, les valets superstitieux des curés. Je le sais par des rapports de vertueux citoyens qui habitent parmi vous. Le cardinal Rohan, ce tyran qui de l’autre côté de la frontière échafaude des plans pour renverser notre glorieuse République, vous tient encore dans ses griffes. Il vous fait peur en vous menaçant d’excommunication et des feux de l’enfer. C’est pour cela que vous tenez encore à vos vieilles superstitions. Mais la Révolution est en marche et personne ne pourra plus l’arrêter. Nous avons abattu la bastille ce symbole de l’asservissement, nous abattrons également les superstitions religieuses. »

Ceux qui entouraient le Pilon échangèrent des regards inquiets, cherchant dans la foule qui pouvaient bien être ceux que Schneider avait appelés de « vertueux citoyens ».

« Vous ne respectez pas le décadi, poursuivit l’orateur, le saint jour de notre glorieuse République. Certains d’entre vous poussent l’audace jusqu’à travailler ce jour-là et narguent les patriotes et la nation en se reposant le dimanche, ce jour de superstition que la Révolution a banni. Beaucoup d’entre vous, beaucoup trop devrais-je dire, se moquent des aménagements décidés par notre glorieuse Convention à Paris, qui a décidé de déraciner en vous toute forme de superstition. Ils le font parce qu’ils se laissent endurcir par des prêtres fanatiques comme Siedel, le petit sermonneur, et d’autres canailles de son genre. »

Reprenant son souffle, il poursuivit ce qui avait prit l’allure d’un terrible réquisitoire contre la plupart des gens ici rassemblés.

 « Tremblez, vous les ennemis des Lumières et de la liberté ! »

Puis, désignant la guillotine :

« Regardez derrière moi la bête à deux jambes avec sa dent aiguisée. Chaque tête qui ne s’incline pas doit tomber. Vous devez devenir des citoyens éclairés et libres, ou mourir. »

La plupart des citoyens baissèrent la tête, terrorisés par ce petit personnage arrogant, ce prêtre défroqué venu d’Allemagne qui leur faisait la morale, une morale que les révolutionnaires avaient déjà écrite avec le sang de milliers d’innocents. Dans le petit groupe au pied de l’estrade, là où se tenaient les plus fanatiques, il y avait les patriotes connus de Mutzig, Meinrad Bruder le maire, Anton Siedel, le frère du pieux curé réfractaire menacé par Schneider, le coutelier et quelques autres. Tous jubilaient. Parmi eux se tenait également le veilleur de nuit de Gresswiller entouré de ses gars à moitié ivres. Tous ces patriotes remplis d’un orgueil triomphant, toisaient leurs concitoyens anxieux.

 « Vive la liberté, cria alors un petit groupe venu de Dinsheim. »

Quelques uns parmi ceux de Mutzig voulurent également crier « Bravo », mais Meinrad les en empêcha. Alors Siedel le frère du prêtre réfractaire tenta de s’élancer sur la tribune pour remercier le citoyen-commissaire pour ses belles paroles, et là encore Meinrad le saisit par un pan de sa veste, pour l’en empêcher, prouvant ainsi qu’il n’était pas aussi mauvais, ni un patriote convaincu.

« N’as-tu pas honte Toni, lui souffla-t-il à l‘oreille, comment peux-tu t’élever ainsi contre ton propre frère, un prêtre ? »

Un peu à l’arrière de la foule, et entouré de ses gens, Jean-Michel Kessler se tenait debout, face à la tribune. Sa chevelure grise et bouclée flottant au vent sous son chapeau, il fixait le commissaire droit dans les yeux. Il était le seul à ne pas trembler au milieu de toute cette foule totalement tétanisée par la peur. Lorsque Schneider aperçut celui qui osait ainsi le défier, il fut troublé, il n’était pas habitué à ce que quelqu’un lui tienne tête. Il tenta alors de l’intimider en le fixant lui aussi du regard, mais le vieux Kessler ne broncha pas, bien au contraire.

« Misérable traître, grommela Jean-Michel dans sa barbe, je n’ai pas peur de toi.»

Autour de lui ses compagnons eurent peur. Lorsqu’ils le virent du regard provoquer ouvertement Schneider, ce boucher qui déversait ses inepties révolutionnaires en exhibant son infernale machine à tuer, ils furent très inquiets. Ils se demandaient si le vieux n’allait pas un peu trop loin et risquait de faire les frais de son courage.

Le citoyen-commissaire qui avait repris haleine, poursuivit :

« Vous savez tous que l’ancien calendrier et toutes les fêtes religieuses ont été abolis afin que soit extirpé le souvenir de tous les saints de la superstition. Depuis le 22 septembre 1792 la Monarchie a été supprimée, remplacée par la République, c’est le début d’une ère nouvelle. Chaque mois a été divisé en trois périodes de dix jours appelées « décades », le dixième jour étant le « décadi ».  Chaque citoyen devra se reposer le décadi, mettre ses plus beaux habits et se réjouir de la République et de la libération de notre grande patrie. »

« Va au diable, murmura le Pilon à voix basse  ! »

Ses amis autour de lui étaient heureusement les seuls à l’avoir entendu. Schneider poursuivit :

« Quiconque travaillera le décadi sera arrêté et présenté au juge. Quiconque ne célébrera pas les fêtes de la déesse Raison ou se détournera d’autres fêtes citoyennes, tombera sous le glaive vengeur de la Nation. Le citoyen devra en revanche travailler tous les autres jours y compris le dimanche. Vous avez entendu vous autres, têtes d’aristocrates ! A présent tout est nouveau ! Dieu, le christianisme, le dimanche, tout a été anéanti par  la Nation. Et ce que la Nation a prescrit devra être exécuté. La Nation peut décider de tout, elle a le pouvoir absolu sur tous les citoyens de l’Etat. Nul n’a le droit de se retrancher derrière sa conscience une fois que la Nation a parlé. La Nation a aboli le dimanche, le dimanche est donc aboli. Elle a instauré le décadi, c’est le décadi qu’il faudra dorénavant célébrer ! « 

Puis balayant longuement de son regard despotique et dominateur la foule réunie, il posa cette question :

« Voulez-vous obéir ou non ? »

Personne dans la foule n’osa broncher. Alors d’exaltée, l’expression de Schneider se fit fiel :

« Que ceux qui acceptent de se soumettre à la Nation lèvent la main ! »

L’instant fut critique. Le Pilon qui connaissait ses gens et leurs limites, savait que par peur de la guillotine, plus d’un lèverait la main et prendrait ainsi un engagement qui irait à l’encontre de sa conscience de chrétien. Comment faire alors pour les soustraire à cette pénible mise à l’épreuve et insuffler du courage aux meilleurs d’entre eux ? Prenant alors les devants, et avant même que l’assemblée ne se décide à lever la main, il cria d’une voix forte afin que tout le monde puisse l’entendre :

« Ce que tu dis là n’est pas écrit dans la bible, et ce n’est pas non plus dans mon catéchisme ! Personne ne me prendra jamais le dimanche, c’est un e promesse que j’ai faite le jour de mon mariage ! »

Bien qu’étant connu pour sa clairvoyance, et plus encore pour sa détermination en matière de religion, la courageuse déclaration de Jean-Michel surprit néanmoins tout le monde. Aussitôt les regards se portèrent sur lui, une telle proclamation allait certainement avoir des rebondissements.

 « Il a bien raison et il est drôlement courageux, murmuraient tout bas ceux qui étaient de son avis. »

Son ami André pourtant paniqua. Il avait pressenti que l’irréparable venait d’être commis, et que le Pilon avait mis le doigt dans un engrenage dont il ne pourrait plus l’extraire. Alors il l’agrippa par le veston et lui intima de se taire et d’arrêter de provoquer Schneider :

« Es-tu devenu fou de lui tenir tête de la sorte, on dirait que tu ne connais pas cet homme ! »

« Dieu a toujours guidé ma vie, lui répondit le Pilon en homme courageux et hardi par nature, et je ne vais pas me soumettre à ce curé défroqué ni à sa clique de révolutionnaires. Ils ne sont pour moi que des marionnettes. Je ne vois d’ailleurs pas ce que leurs belles théories pourraient m’apporter de plus que je n’ai déjà de par ma foi. »

« Mais tu vas te taire, lui ordonna un autre de ses amis, tu veux vraiment jouer au héros et mourir ? »

« Aucun de ces révolutionnaires n’arrivera jamais à la cheville de Celui pour lequel je suis prêt à me sacrifier, et à mourir s’il le faut. Pour moi il a toujours été évident que c’est à cet Homme seul que je devais dédier ma vie. »

Parmi les patriotes qui étaient assis au pied de l’estrade, cette prise de parole fit l’effet d’une bombe. Tant de courage les ébahit et ils le fixèrent bouche bée. Puis, n’osant rien entreprendre eux-mêmes, ils se tournèrent à nouveau vers Schneider, et guettèrent ses réactions.

Blessé dans son amour-propre, le commissaire lança un regard furieux vers le Pilon dont les paroles avaient comme par enchantement anéanti tous les effets de son discours. Mais le vieux Kessler ne se laissa pas impressionner. Fidèle à ses principes, et comme porté par un courage qui le dépassait, il resta debout, plongeant son regard bleu et limpide comme l’eau d’une source, dans celui de Schneider, trouble et sombre comme des eaux stagnantes. Le vieux Kessler s’était soudain revêtu d’une majesté presque seigneuriale dans l’esprit de ceux qui éprouvaient pour lui de la sympathie et qui se reconnaissaient dans sa prise de position. Avec ses cheveux qui lui retombaient sur les épaules en longues boucles argentées, et le teint bronzé de ses joues fendillées comme du parchemin, cet homme rayonnait de la même noblesse que celle de son âme.

« Qui a osé blasphémer contre la Nation, fulmina Schneider ? »

« C’est Kessler de Gresswiller, bredouilla le veilleur de nuit, je te l’avais dit, c’est un contre-révolutionnaire ! »

Le citoyen-commissaire Schneider déclara alors avec l’arrogance qui le caractérisait :

« Kessler de Gresswiller est un ennemi de la Nation, un fanatique qui incite les citoyens à se rebeller contre la loi. La bible ne prévaut pas contre les lois de la déesse République, seules comptent aujourd’hui la Nation et la déesse Raison. Il faut que la tête de cet homme tombe sous la lame de la sainte guillotine pour que la Nation soit vengée et que le sacrilège soit puni ! Gendarmes, arrêtez-le immédiatement ! »

Épouvantés, les fidèles du Pilon se dispersèrent, les poings levés en signe de colère, tandis que les patriotes se ruèrent sur Kessler que le veilleur de nuit avait déjà rattrapé. Ils le giflèrent, lui déchirèrent ses habits et, comme des chiens enragés, le traînèrent devant l’estrade.

« Et en plus tu es cul-de-jatte, fit l’accusateur avec un rire gras et moqueur, je suis soulagé car maintenant je n’ai plus aucun regret de te raccourcir, tu n’aurais de toute façon plus eu aucune utilité pour la République ! »  

Schneider alors donna l’ordre de le promener à travers les rues de Mutzig en guise d’avertissement pour tous les aristocrates. Tout au long du parcours les patriotes l’injuriaient et lui donnaient des coups. Mais en fidèle chrétien, calme comme un agneau au milieu des loups, l’homme avançait, le regard levé vers le ciel avec soulagement. Il avait confessé sa foi, et son intervention avait surtout évité une multitude d’abjuration, cela lui suffisait. A présent il pouvait mourir en paix.

Près de la ruelle du château, là où la rue faisait un virage et se rétrécissait, et comme pour répondre à une secrète injonction, Pilon leva le regard vers une lucarne, et vit un visage ouvert et amical qui le regardait. Il reconnut le Père Prédicateur qui lui fit un signe de la croix, lui faisant comprendre qu’il lui donnait l’absolution générale de tous ses péchés. Le vieux Kessler inclina la tête et se signa, confirmant au prêtre qu’il avait reçu sa bénédiction avec contrition et reconnaissance. L’un des patriotes s’en aperçut, mais lorsqu’il regarda vers la lucarne, il ne vit qu’une tête qui disparaissait, le Père Prédicateur, avait reculé pour qu’on ne puisse pas le voir. Ce dernier alors s’agenouilla, et, abimé de douleur il pria :

« Oh Seigneur, accueille auprès de toi ce martyr de la sanctification du dimanche. »

Maintenant qu’ils tenaient une victime sur laquelle ils pouvaient déverser le fiel de leur haine, les patriotes, ivres de violence et de vengeance, jubilaient en chantant des chants révolutionnaires. Les plus virulents d’entre eux comme ceux de Mutzig et de Dinsheim criaient victoire comme s’ils avaient capturé le plus dangereux des contre-révolutionnaires de la région. Ah, ils étaient fiers de leur prise ! Ils tenaient dans leurs griffes un vieil homme que tous considéraient comme un sage et qui voulait simplement continuer à pratiquer sa religion comme il l’avait toujours fait.

« Tu seras moins hautain quand on t’aura raccourci, vociféra, l’un des patriotes, le cœur plein de haine ! »

« Tais-toi, fit le veilleur de nuit, il faut que cet homme soit d’abord jugé, on est en République maintenant ! »

Le veilleur était malheureusement trop naïf pour comprendre que le sort du vieux Kessler était scellé. Le piège s’était refermé sur lui car il avait osé se dresser contre l’arbitraire républicain, et cet arbitraire dont la seule raison d’être était de s’emparer du pouvoir, n’avait que faire de la justice.