Réponse à Michel ONFRAY

 

 

RÉACTION au texte de Michel ONFRAY :

« Autoportrait à l’enfant », préface de

« La puissance d’exister »

 

 

                       « Après avoir lu l’introduction de « Autoportrait à l’enfant » de votre livre « la puissance d’exister », j’ai été profondément indigné pour ne pas dire consterné par ce que je venais d’apprendre. Je me suis alors demandé si le texte que je venais de lire n’était pas sorti tout droit de l’imagination de l’un de ces anticléricaux primaires qui profite de sa toute relative notoriété pour jeter en pâture à des " bouffeurs de curés », son aversion pour l’Eglise et la religion, mais en regardant la couverture, j’ai pu vérifier que c’était bien vous, et j’en ai été peiné, ces propos sont tellement excessifs qu’ils en sont ridicules. Succombant sans doute malgré vous à une croyance injustifiée et totalement diffamatoire qui avait cours dans la plupart des cercles intellectuels de l’époque, et qui faisait un amalgame éhonté entre internat religieux et pédophilie, vous mettez en cause de manière implicite l’ensemble des institutions religieuses des années soixante. Je ne peux que m’inscrire en faux contre toutes ces allégations mensongères, en apportant mon propre témoignage qui va totalement à l’encontre de tout ce que vous écrivez dans cette préface, des propos qui pour moi ne sont que des allégations mensongères. J’ai en effet moi-même et à la même époque, fréquenté un internat religieux dirigé par des Pères Assomptionnistes, et je ne laisserai personne, fût-ce vous  Michel Onfray, jeter ainsi l’opprobre sur l’ensemble des institutions religieuses, des établissements  qui sont pour la plupart, la fierté de leurs anciens élèves !     

                       Vous écrivez que vous êtes mort à l’âge de dix ans, le jour même où vous avez rejoint l’internat des pères salésiens. Pour ma part, et je l’affirme avec conviction que j’ai commencé à naître à ma vie d’homme, l’année de mes dix ans, le jour où je suis entré dans un alumnat assomptionniste. Leur rencontre fut pour moi la chance de ma vie, et quand on sait quel peut être le poids de certaines rencontres, ce n’est pas juste un effet de style. Tout n’était  pas idyllique. Un gamin de dix ans ne quitte pas ses parents sans tristesse, mais un homme ne se construit pas non plus dans le lit douillet et les jupes de sa mère. Je veux par ces quelques lignes rétablir une vérité  gravement tronquée par vous qui usez de votre notoriété pour faire une généralisation outrancière et blessante de tous les établissements religieux que l’ancien interne que je suis ne peux admettre.

       Je veux donc moi aussi, et sans aucun complexe, aborder la période de ma vie qui va de ma dixième à ma dix-huitième année. Je n’occulterai rien parce qu’il n’y a rien à occulter, mais je veux affirmer à quel point ces années ont été pour moi d’une richesse à laquelle je ne cesse aujourd’hui encore de me référer. Et lorsqu’à dix huit ans j’ai pris le large pour poursuivre mes études à la faculté des lettres de Lyon, je n’étais non pas « anéanti et vidé » par des années de souffrances et de privations, mais bien vivant et armé pour affronter des études universitaires difficiles. J’allais pouvoir répondre encore davantage à cette envie d’apprendre et de découvrir, que la bienveillance, la patience et la grande humanité des Pères assomptionnistes avaient fait grandir en moi.

       Jusqu’à dix ans, je vis moi aussi dans le cocon familial de mon village natal. J’apprécie l’eau pure de la rivière où je vais me baigner et pêcher des ablettes, les branches avec lesquelles je confectionne des épées pour jouer au soldat, la colline au mois de juin où je vais chaparder les savoureuses cerises oh combien surveillés par le garde-champêtre, les sauterelles qu’avec me copains je faisais griller pour les faire passer de vie à trépas, et les montagnes de bandes dessinées que je lisais pour satisfaire mon goût naissant pour la lecture. Je pourrais continuer à énumérer sur des pages entières des bonheurs et des chagrins d’enfant, mais je n’ai jamais ressenti l’internat comme la privation de tout cela, sauf que l’environnement était différent.

       Comme vous à cette époque, j’ai été parfois confronté à l’autorité de mes parents. Mon besoin de liberté et d’autonomie se heurtait souvent à leurs méthodes d’éducation pour le moins radicales, et comme la raison du plus fort était toujours la meilleure, l’autorité parentale m’a souvent fauché en plein vol dans mes tentatives d’affranchissement. Pour mes parents et ma mère en particulier, il n’y avait d’important que les résultats scolaires et les notes du bulletin. Ils avaient certainement leurs raisons, au demeurant fort louables et qui s’inscrivaient dans une logique d’époque dominée par la dimension intellectuelle, mais mon imagination et ma vitalité me poussaient à aller bien au-delà de cet espace restreint du travail scolaire. Orpheline de père à l’âge de deux ans, vivant entre sa mère et ses tantes, contrainte pendant la guerre à servir sous les couleurs de l’ennemi, inconsolable du chagrin de la perte à l’âge de seize ans d’un frère tombé sous les balles russes, ma mère avait eu une enfance et une jeunesse d’une dureté inhabituelle. Ces événements l’avaient rendue exigeante, avec elle-même, mais également avec les autres et d’autant plus avec moi qu’elle voulait, comme le veulent toutes les mères pour leurs enfants, que je sois bien élevé et bien éduqué, en somme, parfait. C’est ainsi qu’une partie de mes loisirs fut sacrifiée au nom de l’école, comme furent sacrifiées une collection de timbres qui a finit dans les flammes du poêle, des baignades dans la rivière, des parties de luge sur la colline, des sorties avec les copains et j’en passe. A sa décharge cependant, c’était l’époque qui voulait cela. Les enfants étaient élevés avec beaucoup d’exigence et davantage de discipline et de rigueur qu’ils ne le sont aujourd’hui.

       Mes parents avaient la conviction que l’éducation que je pourrai recevoir dans un établissement religieux serait bien meilleure que celle que m’aurait dispensée l’école publique, et comme le curé de mon village partageait la même analyse, je me suis retrouvé un beau jour devant les portes d’un internat religieux, l’alumnat Ste Odile de Scherwiller. L’établissement se trouvait à une demi heure de voiture de la maison. C’était une immense bâtisse en pierre avec en son centre une chapelle, plantée au milieu d’une propriété de plus de trois hectares et délimitée par un mur de deux mètres de haut. Malgré son aspect carcéral, l’établissement n’avait absolument rien d’une prison. Me trouver entre les murs de ces bâtiments ne m’écrasait ni l’âme ni le corps , mais au contraire, suscitait en moi curiosité et fascination, des sentiments que l’on éprouve lorsqu’on découvre pour la première fois quelque chose d’immense et de grandiose. L’école était certes très grande, car conçue pour une centaine d’élèves, mais elle n’avait rien de démesuré ni de cannibale. Les premiers temps furent évidemment marqués par des épisodes de cafard et quelques larmes que j’étouffais sous les draps pour ne pas altérer l’image positive que je voulais donner de moi, mais très vite ma nouvelle vie me parut être tout à fait enviable et digne de mes aspirations les plus légitimes. Pour moi qui n’avais à la maison ni le même confort ni l’indépendance que paradoxalement j’avais entre les murs de cet internat, je vivais l’absence de mes parents, pour dure qu’elle ait été à chaque début de séparation, comme un véritable bienfait.

        L’internat n’était pas un lieu d’où j’avais envie de m’échapper, car vouloir s’échapper d’un endroit suppose qu’on le ressente comme une prison, or je n’ai à aucun moment eu l’impression d’être enfermé. Je ne me sentais ni enfermé ni à la merci de « tortionnaires ensoutanés et vicieux », et des centaines d’anciens élèves de ce même établissement pourraient en témoigner. Je dénis à quiconque le droit de décrire ces internats comme des lieux de perversion où des prêtres pédophiles auraient eu sous la main « les jeunes proies innocentes qu’ils élevaient à l’abri des regards indiscrets » comme vous l’écrivez. C’est une véritable ignominie que de prétendre cela, et c’est surtout faire preuve d’étroitesse d’esprit, une « qualité » bien répandue chez certains intellectuels bien pensants qui distillent leur haine d’un système qui, ne leur en déplaise, les a pourtant pratiquement tous formés… ! 

Pourquoi tant de haine de votre part qui, parce que vous dites avoir été la victime innocente d’un ou plusieurs prêtres, en voulez à l’Eglise toute entière ? Comme si l’Eglise n’était capable de ne produire que des individus pervers et déviants ? Pourquoi avez-vous eu besoin du haut de votre notoriété, de salir l’ensemble des établissements religieux dont le travail remarquable et exemplaire a formé tant de générations d’élèves, des élèves qui, une fois devenus adultes, se sont empressés d’y inscrire leurs propres enfants ? L’auraient-ils fait si tout cela avait été vrai ? Comment pensez-vous nous faire croire à de telles contre-vérités et mensonges alors que les demandes d’inscriptions dans les écoles privées sont en constante augmentation, et que leur succès est inversement proportionnel à la faillite de nos belles écoles laïques et républicaines ! Quelle ironie du sort que les adversaires les plus farouches de la religion soient souvent les premiers à réserver des places pour leur progéniture dans les établissements de l’enseignement privé, que par ailleurs par idéologie et totale hypocrisie, ils dénigrent pour briller dans les salons de la gauche caviar ! Les parents seraient-ils à ce point irresponsables pour envoyer leurs propres enfants à l’abattoir comme d’innocents agneaux, victimes expiatoires d’un réseau organisé de pédophiles ?

      J’ai moi aussi attendu, une fois les portes de l’internat refermées, que le premier jour se termine et qu’une fois le règlement intérieur assimilé, je puisse y adapter ma personnalité naissante. Lorsque mes parents sont repartis à la maison, j’ai moi aussi calculé le nombre de jours qu’il me restait à attendre jusqu’à leur prochaine visite le mois suivant, un temps interminablement long lorsque l’on n’a que neuf ans. Mais rien de cela ne m’a traumatisé à vie, ni a creusé un trou insondable dans mon existence d’alors. J’ai du mal à vous imaginer à neuf ans, même si vous aviez une maturité précoce,  « expérimentant l’infini pascalien, vortex de l’âme et des humeurs ». Ce sont de belles phrases, mais ces concepts vous étaient à cette époque sans doute totalement étrangers, vous aviez le cafard voilà tout !

        Avoir été mis brutalement devant mon destin, même à dix ans, ne m’a pas ébranlé au point d’en être à jamais blessé. Je n’ai jamais écrit à mes parents que je vivais « la solitude, l’abandon, l’isolement, et pire encore, la fin du monde ». Ce ne sont que des effets littéraires et de surcroît anachroniques  destinées à impressionner vos lecteurs friands de sensationnel, qui, malgré qu’ils n’aient jamais mis les pieds dans un internat religieux, s’arrogent le droit de les juger. Ce que je vivais à l’aune de mes dix ans était le début d’un nouveau monde, un monde qui a vite fait de mon cafard des premiers instants, une impatience de découvrir comment allait s’organiser ma vie à l’intérieur de cet établissement, loin des miens, mais avec des dizaines de nouveaux copains, des copains pour lesquels j’ai aujourd’hui encore  la même amitié. Loin de m’effondrer devant le « manque et la solitude », je me sentais poussé vers les autres, vers des amis vite acquis avec lesquels j’allais pouvoir et devoir me construire. Je n’ai à aucun moment cru « m’évanouir par peur de me fondre lentement dans un troupeau anonyme ». Bien au contraire, mon regard a tout de suite découvert dans la masse informe de tous ces jeunes, des visages qui aujourd’hui encore comptent parmi mes amis les plus chers et les plus fidèles. Bien sûr je fus moi aussi affublé d’un numéro, le vingt cinq pour être précis, mais c’était uniquement par commodité pour la lingerie et non pas comme un matricule qui aurait écrasé ma personnalité. Nous n’étions ni à l’armée, ni encore moins en prisons. Je ne puis concevoir écrire quarante ans plus tard que mon identité avait été remplacée par un numéro, je trahirais non seulement la mémoire des Pères qui nous ont encadrés, mais je me trahirais moi-même en traînant dans la boue des hommes dont le seul but était de faire de nous des êtres fiers d’être debout. Comme vous avez dû être blessé et malheureux pour avoir osé écrire de pareilles bêtises…

    Au bout de quelques semaines d’internat, j’ai moi aussi découvert comment fonctionnait la machine, quelles étaient ses forces et plus encore ses faiblesses, des faiblesses que tous mettaient à profit pour la tester et l’apprécier à son juste niveau. Il n’y avait ni « race de seigneurs, ni race de sous-hommes ». Nous étions tous logés à la même enseigne, avec un pourcentage d’erreurs acceptables par tous, et largement en dessous de la limite qui aurait pu mortellement blesser l’un d’entre nous. Les seules vraies brimades et vexations que j’ai eu à endurer durant toute ma scolarité, ne l’ont pas été dans un internat religieux, mais à l’école publique et laïque par un instituteur qui pendant les heures de classe mettait tout son zèle à appliquer les directives d’un état jacobin et puissamment anticlérical, alors que le dimanche il jouait pieusement de l’orgue à l’église pour la chorale qu’il dirigeait. Avant de vous permettre de dénigrer ainsi les établissements religieux, vous auriez dû avoir l’honnêteté intellectuelle de mettre en lumière ce qui se passait à la même époque dans les collèges et les lycées de l’école publique laïque. Il me semble que c’est à cause de l’anticléricalisme croissant du monde politique de l’époque que les regards se sont focalisés vers l’enseignement religieux, occultant ainsi volontairement les lacunes et les déviances de l’enseignement public. Prétendre que les internats religieux étaient des « nids de pédophiles » est non seulement injurieux et calomnieux, mais infondé et mensonger, et un tel jugement montre le peu d’objectivité dont vous faites preuve. Vous qui d’ordinaire avez des opinions plus nuancées, vous donnez par cette affirmation une bien piètre image de la pertinence de vos propos. J’ai côtoyé durant huit longues années une vingtaine de Pères enseignants, avec lesquels une centaine d’élèves partageaient la vie quotidienne, mais aucun de ces Père n’a jamais franchi ni même approché de trop près ma sphère d’intimité !

L’emploi du temps hebdomadaire comportait une séance de douche collective prise dans le sous-sol du bâtiment principal. Mais chaque élève gardait son slip et les surveillants n’ont jamais été seuls avec aucun d’entre nous. Il était d’usage à la fin de chaque séance que le Père préposé à la manipulation des robinets utilise le tuyau d’arrosage pour rincer à l’eau froide nos corps qui, disait-il, en tireraient de grands bienfaits, mais il n’y avait dans ce rituel rien de salace ni de déplacé. La propreté était une règle de vie et non le prétexte d’une quelconque déviance sexuelle, et la douche collective n’a jamais été l’occasion pour des Pères de lorgner nos corps partiellement dénudés.

Je m’étonne d’ailleurs que les salésiens aient été aussi autoritaires et aient appliqué le règlement avec autant de sévérité que vous le prétendez. J’ai fréquenté un internat religieux bien des années avant la période dont vous parlez, c’était de 1963 à 1969, à une époque où le mot rigueur avait une signification certainement différente de celle qu’il a aujourd’hui, mais les séances de douche, comme toutes les autres activités, se pratiquaient sous une surveillance, certes ferme de la part des Pères, mais sans cette discipline quasi militaire à laquelle vous faites référence. Il me semble que le terme de « garde-chiourme » n’est absolument pas adapté à ce contexte !  Combien d’enfants dans les années soixante pouvaient prendre chaque semaine une douche à la maison ? Combien d’entre eux se brossaient les dents matin et soir ? Combien savaient cirer leurs chaussures, et combien aidaient leurs parents à balayer les chambres, à nettoyer les vitres, à laver et essuyer la vaisselle ? Loin d’être de l’esclavage, ces activités pratiquées en groupe et dans une ambiance détendue, nous ont donné la liberté dont nous jouissons aujourd’hui, celle d’être indépendants (non-dépendants) et autonomes. Nous avons tous appris dès nos dix ans à nous débrouiller seuls dans la vie et personnellement je n’ai jamais eu besoin de quelqu’un par la suite pour me tenir la main et m’aider à avancer autrement que pour de la formation. La vie en communauté n’a en aucune manière, « provoqué ma mort », elle m’a au contraire aidé à me déployer par une émulation dont beaucoup feraient bien à l’heure actuelle de s’inspirer.            

       Moi aussi j’ai dormi dans un dortoir où l’espace vital de chacun, avec son armoire métallique et son chevet était plus que restreint. Mais à l’époque le problème de l’espace ne se posait pas en ces termes, c’est une notion d’adulte. Pour nous les gamins il y avait un dortoir avec cinquante lits, voilà tout. Lorsque le surveillant éteignait la lumière c’était l’heure de dormir, et lorsque le matin il frappait dans les mains, c’était l’heure de se lever. La seule chose dont on pouvait éventuellement se plaindre c’était l’heure matinale du réveil, mais l’habitude a très vite raboté les aspérités de tous ces petits désagréments qui faisaient partie de la vie d’un internat avec une centaine d’élèves. Durant les quelques minutes qui précédaient l’extinction des feux, les chuchotements étaient tolérés, et lorsque le surveillant éteignait la lumière, il fallait se taire et dormir. Le seul bruit alors audible était celui des pas du surveillant qui faisait quelques tours de ronde avant de rejoindre lui aussi sa cabine. Point « d’attouchements », point de « caresses malsaines », point de « tentations infernales toujours embusquées », point de ces actes qui font tant fantasmer les anticléricaux les plus fanatiques, qui se réjouissent que le corps religieux soit sali. Ces « choses » ont ponctuellement pu exister ça et là dans certains établissements, mais elles n’autorisent pas une généralisation aussi grossière, ni l’affirmation que les internats religieux aient tous été « des nids à pédophiles ». De telles allégations qui sont évidemment abjectes, participent à cette entreprise de déstabilisation à laquelle contribuent certains intellectuels comme vous qui vont chercher dans le cloaque des égouts où prospèrent les « bouffeurs de curés », des thèses plus que douteuses pour s’en prendre à des établissements religieux dont les résultats, très souvent marqués du sceau de l’excellence, heurtent leur anticléricalisme revanchard !      

Une parole chuchotée après l’extinction des feux n’a jamais été la cause d’une punition collective dehors dans le froid de la nuit, comme j’en ai fait en revanche l’expérience quelques années plus tard à l’armée. Pas de lignes non plus à copier cent fois, pas de poème à apprendre par cœur. Pas de « victime que le tortionnaire choisissait au hasard » tel un général romain décimant l’armée vaincue. J’imagine les ravages que de tels propos ont pu faire chez ceux qui malheureusement les ont pris pour argent comptant. Je vous soupçonne évidemment d’avoir volontairement grossi le trait, dans le but bien précis et inavouable de dénigrer ces établissements religieux. Leur enseignement et leur éducation étaient pourtant de bien meilleure qualité que dans la plupart des écoles publiques et laïques… 

        J’ai moi aussi fait des bêtises en huit années d’internat, le contraire eut été étonnant ! Qui d’ailleurs n’en a pas faites ? Certaines étaient plus grosses que d’autres, mais aucune ne m’a valu d’être le souffre douleur d’un Père qui aurait été ainsi tenté de canaliser sa libido perverse d’adulte théoriquement abstinent. Non ! Ces hommes avaient tous un sens profond du religieux, ce qui implique avant tout le respect de la personne humaine. Tous étaient des prêtres qui plaçaient leur foi et tout ce que cela implique au-dessus de pratiques aussi perverses. Il n’y avait ni logique de la terreur ni décision arbitraire. Une faute était sanctionnée de manière juste, et ne suivait pas celui qui l’avait commise durant toute sa scolarité. Une punition ne tombait pas du ciel, injuste, arbitraire et capricieuse, et un relâchement dans la discipline ne suscitait aucune volée de bois vert. Les notes de conduite n’existaient pas. Lorsque vous parlez de sévices physiques, de « claques violemment assénées », de « coups de pieds aux fesses et de « brutalités faites par des adultes immatures », vous savez pertinemment que vous êtes de mauvaise foi et que vous manquez ainsi de respect à des milliers de religieux honnêtes et dévoués qui ont fait et qui continuent à faire la grandeur et l’excellence de l’enseignement privé. Ce n’est pas un établissement religieux que vous décrivez, mais une prison faite pour des délinquants, un lieu maudit où seraient réunis tous les pervers de la terre auxquels on aurait livré quelques jeunes garçons innocents pour qu’ils en disposent à leur guise!… Ces propos sont si outrageusement excessifs qu’ils perdent toute crédibilité !

       J’ai moi aussi connu les réfectoires dont la nourriture n’était pas toujours à la hauteur de ce que l’on aurait pu espérer pour des jeunes en pleine croissance. J’ai souvent mangé pour ingérer des calories et non pour avoir du plaisir, mais je n’ai pas trouvé cela scandaleux. Je ne crois pas me tromper en affirmant que dans les années soixante, les repas servis dans les cantines des écoles publiques n’avaient rien de gastronomique. La preuve en est, ces repas servis quelques années plus tard dans ces mêmes écoles laïques si chères aux anticléricaux de tout bord, et qui ont tant fait scandale et défrayé les chroniques pour leur mauvaise qualité ! Alors que durant cette même époque nous avions à l’internat beurre et miel au petit-déjeuner, et frites et viande aux repas de midi. Bien sûr que je trouvais répugnant de devoir finir une assiette de soupe de tapioca pour ne pas être désigné « volontaire » pour l’équipe de vaisselle, mais après tout, était-ce si scandaleux d’être puni et de devoir faire la vaisselle ? Le caractère se forge-t-il dans les jupes d’une mère ou bien au contact des réalités de la vie ? La jeunesse d’aujourd’hui qui ne manque de rien et se vautre dans l’oisiveté et le superflu, sera-t-elle meilleure et mieux armée pour affronter la vie que celle d’hier ? Et nous le reprocherait-elle un jour si nous l’avions élevée avec discipline, ou bien nous en voudra-t-elle au contraire d’avoir été trop laxistes !

   J’ai eu comme professeur un Père mélomane qui m’a appris à aimer la musique classique, un Père photographe qui m’a fait aimer la photo, un Père jardinier qui m’a appris à planter des fleurs, un Père sportif qui m’a fait faire de l’éducation physique, mais aucune de ces activités n’a jamais été le prétexte d’un « tripotage en règle » comme vous le prétendez. Ces Pères sont d’ailleurs restés si chers à mon cœur, que je leur voue une reconnaissance éternelle, ce que je ne ferais pas s’ils avaient été des « tortionnaires ou des pervers » !

        Que vous vouliez régler vos comptes avec les salésiens, est compréhensible, mais de grâce, cantonnez-vous à ce que vous connaissez et ne logez pas par des insinuations douteuses et sous couvert de vérité historique, toutes les congrégations religieuses à la même enseigne ! Vos affirmations sont non seulement sans fondement, mais elles sont infiniment calomnieuses, et seuls des lecteurs dénués de tout sens critique et en extase devant un homme qui exacerbe leur propre haine des curés, peuvent avaler béatement des propos aussi grossiers. Ce pamphlet acide contre l’établissement que vous avez connu, et plus largement contre l’ordre des salésiens, fera des ravages incalculables, et amènera forcément des lecteurs qui sont totalement étrangers au monde des internats religieux à faire un amalgame destructeur. Je ne mets pas en doute ce que vous avez vécu, mais cela ne pouvait être qu’une situation isolée qui n’a rien à voir avec ce qui se passe dans l’immense majorité des établissements religieux. Que vous méprisiez le fait religieux est une chose, mais que par malhonnêteté intellectuelle vous tentiez de pervertir la perception qu’en ont tous ceux pour qui la religion est une aspiration profonde, en est une autre. Tous les faits que vous relatez et qui remontent à plus de quarante ans sont non seulement déformés par le temps, mais décrits avec l’intention évidente de nuire, ce qui ne peut être que le reflet de vos opinions et de votre morale personnelle. « Bouffer du curé » ne relève d’aucun courage, c’est très banal, et même très vendeur dans le contexte actuel où l’on piétine allègrement tout ce qui fait références à notre héritage judéo-chrétien. Mais ne vous en déplaise, et que vous le vouliez ou non, notre monde occidental repose sur des valeurs éminemment chrétiennes. Cet humanisme que l’on voudrait bien qu’il soit laïc et l’héritage des Lumières, est en réalité directement inspiré des Evangiles, c’est l’enseignement d’un homme qui n’a cessé de dénoncer l’hypocrisie, et qui s’est dressé contre la lecture fondamentale des écrits sacrés juifs de l’époque pour libérer l’homme du dogmatisme qui l’asservissait et lui rendre sa liberté. En cela ces valeurs étaient universelles et donc bien antérieures aux Lumières qui n’ont fait que les redécouvrir mais qui s’en sont attribués la paternité. Le vrai courage n’est pas de hurler avec les loups, mais de reconnaître le travail effacé et cependant exceptionnel de milliers d’enseignant religieux. Tout bien sûr n’est jamais parfait et c’est la liberté même de l’être humain que de ne pas être parfait, mais grossir exagérément des faits scandaleux et ne parler que de ceux-là est une malhonnêteté intellectuelle, tout aussi méprisable qu’un angélisme béat. Jeter en pâture aux loups l’ensemble des enseignants religieux qui ont formé des générations de jeunes, la plupart du temps les enfants des élites de ce pays, est tout simplement indigne de la part d’un homme qui se prétend écrivain et philosophe. Monsieur Onfray, vous qui avez par ailleurs des opinions avec lesquelles j’ai de l’empathie, vous avez par ce pamphlet manqué d’élégance morale

                                                      Daniel KAYSER